Entrée en vigueur le 1er mars, la taxe de 2 euros appliquée sur les petits colis en provenance de Chine devait initialement apporter des ressources à Bercy, protéger le commerce local et réguler les flux. Pourtant, trois semaines après sa mise en application, les conséquences sont alarmantes : les sites de fret français sont quasi vides, les revenus de l'État se révèlent insignifiants et les colis continuent d'affluer, souvent via des aéroports européens tels que Liège, Anvers ou Amsterdam.
Ce jeudi 19 mars, l'aéroport de Vatry, situé à proximité d'Épernay, est pratiquement silencieux. Le dernier vol a eu lieu le 16 mars, avec un prochain appareil cargo prévu pour le 21. D'habitude en pleine croissance, ayant doublé son activité fret pour atteindre 11 000 tonnes de marchandise, Vatry subit depuis l’introduction de la taxe une chute de son activité, estimée à deux tiers. Jean-Marc Roze, président du département de la Marne, souligne que pour un Boeing 777 transportant environ 100 000 colis, la taxe équivaut à 200 000 euros par vol, un coût que les affréteurs ne sont pas disposés à assumer.
Deux grands affréteurs ont déjà quitté l'aéroport, et les deux autres ont averti qu'ils se retireraient également si la taxe n'était pas suspendue d'ici la fin du mois. Si 1 600 emplois sont en jeu, avec 150 postes directs, l’impact va bien au-delà de la simple taxation : au total, ce sont 1 400 emplois indirects qui sont menacés dans divers secteurs, de la restauration à la sécurité.
Une mécanique de contournement dissuasive
À l'aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle, la situation est tout aussi préoccupante, ayant enregistré une baisse officieuse de 60% de son fret asiatique, ce qui se traduit par environ 70 vols cargo annulés par semaine. Le groupe ADP, gestionnaire de l'aéroport, avait anticipé ces répercussions dès février, indiquant que 50 rotations avaient déjà été réorientées vers des hubs du Benelux de façon jugée "irrémédiable".
Le contournement de cette taxe se révèle d'une simplicité déconcertante : les marchandises peuvent être redirigées vers des pays de l'Union avant de rejoindre la France par route, échappant ainsi à la taxe. Un douanier belge a confirmé que l'aéroport de Liège, devenu "le cauchemar des douaniers français", avait traité 1,4 milliard de colis en 2025, avec une augmentation significative des rotations vers cet aéroport depuis l’instauration de la taxe.
Douanes en détresse
Face à cette situation, les douanes françaises s'alarment. "La douane belge effectue moins de 1% de contrôle physique" sur ses cargaisons, confie un fonctionnaire anonyme. Des milliers de conteneurs parviennent sur le sol belge avant de transiter vers le territoire français sans paiement de TVA. La France se retrouve ainsi à perdre des revenus fiscaux, des emplois et à augmenter son empreinte carbone.
Ce paradoxe budgétaire interroge : alors qu'on tente de sécuriser l'économie locale, cette contre-mesure pourrait paradoxalement nuire à l'environnement. Des acteurs comme Shein, bien que critiqués, argumentent qu'ils respectent les régulations en vigueur de l’Union européenne. Marc Sanchez, secrétaire général du Syndicat des Indépendants, résume cette situation : "La France a construit une ligne Maginot que les géants du e-commerce parviennent à contourner."
Les expériences d'autres pays, tels que l’Italie qui a également introduit une mesure similaire, montrent des résultats sans succès : une diminution des déclarations d'importations et un détour des flux vers d'autres hubs. Longtemps associée à des mesures de régulation, cette taxe semble être le symptôme d'une aversion à l'innovation et à la flexibilité nécessaires pour s'adapter à la mondialisation.
Une décision unilatérale aux conséquences prévisibles
Christian Delcourt, d'une équipe de l'aéroport de Liège, résume la situation : "Imposer une taxe unilatérale dans un seul pays revient à se tirer une balle dans le pied". À Bercy, cette taxe est envisagée comme une solution temporaire. Toutefois, le risque de voir les pratiques commerciales de demain se déplacer en dehors des frontières françaises pèse lourd.
Alors que le ministre du Commerce, Serge Papin, se veut ferme sur la nécessité de défendre "la souveraineté économique du pays", la réalité sur le terrain reflète un besoin urgent de repenser l’approche face aux défis posés par le commerce international.







