Un véritable exercice d'équilibriste : l'Union européenne s'engage dans une série d'accords de libre-échange pour diminuer sa dépendance envers la Chine et les États-Unis, tout en tentant de conserver l'accord sur les droits de douane négocié avec Donald Trump l'année dernière.
Après des mois de blocages, le feu vert du Parlement européen est attendu jeudi, avec certaines conditions, pour la mise en œuvre de cet accord commercial significatif établi entre Bruxelles et Washington l'été dernier.
Les eurodéputés doivent se prononcer ce matin sur l'éventuelle suppression des droits de douane appliqués dans l'UE sur la majorité des importations américaines. En contrepartie, un plafonnement à 15% des droits de douane imposés par Trump sur les produits européens est proposé, comme l'a souligné la Commission européenne.
Un premier vote favorable en commission a eu lieu la semaine dernière, rendant la validation imminente, bien que cette situation n'éteigne pas la saga des droits de douane.
Cet accord, ardu à négocier par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a été perçu comme une capitulation par une partie de l'opinion publique en Europe.
- Un contexte d'incertitude juridique -
Malgré quelques réticences, le Parlement a décidé de prendre en main la question, bien que ses efforts aient été suspendus à plusieurs reprises en janvier et février, suite à des préoccupations concernant des menaces d'annexion du Groenland par les États-Unis, ainsi que la décision de la Cour suprême américaine qui a créé une confusion juridique importante.
Cette décision a invalidé certains des droits de douane de Trump, forçant Washington à établir des taxes temporaires, en attendant la mise en place d'un nouveau régime tarifaire en juillet.
Par conséquent, le Parlement a cherché à sécuriser l'accord en ajoutant de nombreuses clauses de protection, des conditions préalables, et une expiration datée au 31 mars 2028, pour anticiper d'éventuels revers américains.
Pour que ces conditions prennent effet, il sera cependant nécessaire que les États membres les valident, lors de négociations qui s'annoncent difficiles.
Malgré ces précautions de la part du Parlement pour rétablir une sorte d'équilibre avec les États-Unis, des députés français du groupe centriste Renew ont annoncé qu'ils s'opposeraient au texte.
"La seule valeur ajoutée politique de cet accord réside dans la stabilité et la prévisibilité qu'il pourrait apporter, malgré les critiques sur son équité", a déclaré Pascal Canfin, un des membres de ce groupe. "S'il n'offre même plus de prévisibilité, il n'y a aucune raison pour le soutenir, même en étant amélioré".
- Pressions sur l'énergie -
L'ambassadeur américain auprès de l'UE, Andrew Puzder, a exhorté les Européens à donner leur accord rapidement, en mettant en garde sur les risques de perdre leur accès privilégié au gaz naturel liquéfié (GNL) des États-Unis, surtout dans le contexte de l'escalade des prix de l'énergie due au conflit au Moyen-Orient et à la réduction des importations d'hydrocarbures russes.
"S'ils souhaitent survivre économiquement, ils auront besoin de notre énergie, mais encore faut-il qu'ils nous montrent leur soutien", a-t-il précisé au Financial Times.
Cette dynamique semble s'opposer aux efforts de l'UE pour diminuer sa dépendance vis-à-vis des États-Unis et de la Chine, comme le montre la multiplication récente d'accords de libre-échange avec des partenaires qu'elle négociait depuis longtemps : après l'Indonésie et le Mercosur, un nouvel accord a récemment été conclu avec l'Australie.
André Sapir, économiste au centre de réflexion Bruegel, souligne que cette stratégie de diversification n'est pas née de l'administration Trump, mais celle-ci a indéniablement accéléré sa mise en œuvre. "Trump a généré du désordre : alors que les États-Unis étaient jadis au centre du système économique international, ils se sont transformés en un facteur de désorganisation", explique-t-il à l'AFP.
Pour lui, face aux mesures de pression de Trump ou de la Chine, établir de nouvelles alliances apparait comme une nécessité défensive. "Ces accords font partie de notre arsenal. Ce sont nos porte-avions, nos armes stratégiques dans l'ordre international", affirme-t-il.
Cette démarche correspond aux aspirations du Premier ministre canadien Mark Carney, qui a appelé à Davos les "puissances moyennes" à s'unir contre les "puissances hégémoniques" dominant le système international.







