Chaque semaine, Philippe Lacoche nous transporte en Picardie...
Il n’y a pas d’âge pour apprendre l’importance du vote. Dimanche dernier, j’ai accompagné ma petite-fille de sept ans en ce jour essentiel. À l’époque où les leçons de morale sont absentes des programmes scolaires, cette sortie servirait de précieuse leçon d’instruction civique. Comme la Sauvageonne votait de son côté dans un autre bureau, cela m’a permis de ne pas me sentir seul. J’ai toujours eu un penchant pour le collectif ; choisir seul, même si dans le fond, c’est ce que nous faisons tous, me pèse, comme un existentialiste pourrait le reconnaître.
Choisir, c’est épuisant, et c’est aussi un peu mourir. Søren Kierkegaard lui-même ne me contredirait pas. Ma petite-fille m’a accompagné; elle tenait fièrement un petit sac à main, y glissant sa carte d’électrice en guise de jeu. Trop mignonne ! Comme vous le savez, ma mémoire est une machine à remonter le temps, et cette visite au bureau de vote a fait émerger en moi des souvenirs anciens (Tergnier, ma ville communiste, ouvrière, et ferroviaire, qui compte 13 045 âmes).
Il me revient en mémoire un moment de mon enfance, lorsque j'ai accompagné mes parents à la mairie pour une élection. Je devais avoir l’âge de ma petite-fille. Installés au premier étage, les assesseurs, les isoloirs et les urnes semblaient mystérieux. Par impulsion, je me suis agenouillé, un geste semblable à une prière, innocent de toute laïcité. À cet instant, le rire contagieux de mon père résonne encore à mes oreilles.
Un autre souvenir surgit, douze années plus tard; j’étais étudiant en journalisme à Tours, de retour chez mes parents pour un week-end. Rassemblé avec des amis au café Chez Hubert, une ambiance de camaraderie s’installait, mélangée aux effluves de tabac. Hubert, grand et musclé, comme un lutteur, s’est approché de moi. « Hé, Philippe ! On a besoin de bénévoles pour jurer les bureaux de vote ; ça devrait t’intéresser, non ? » J’ai été pris de court et, en déclinant l’offre, une pointe de regret m’a traversé.
Dimanche dernier, j’ai également revu la Sauvageonne dans son bureau de vote. Elle m’a rappellé qu’un jour, elle avait passé quatre heures dans l’isoloir tant elle était indécise, provoquant l’inquiétude des assesseurs qui appelèrent la police. Je m’interroge encore sur la véracité de cette anecdote. Le soir, alors que le ciel se teintait de jolies couleurs, j’ai saisi mon téléphone, capturant le moment. Dans ma voiture, la radio diffusait "Confidence pour confidence" de Jean Schultheis, réveillant en moi le souvenir de mon oncle Pierre Stoeklin, un passionné de cette chanson. Je ne saurais jamais pour qui il votait, mais il était sûrement socialiste, étant instituteur à Marizelle, un petit hameau de 979 habitants dans l’Aisne. Élevé dans un environnement de concours de lapins géants, il célébrait les élections de manière différente. Pour résumer, je ne suis qu’une vieille boîte de souvenirs.







