Plébiscités par certains, critiqués par d'autres, les centres de données géants, véritables usines numériques du XXIe siècle, sont en pleine expansion dans l'Hexagone. Cette dynamique est soutenue par une politique d'attractivité visant à renforcer la position de la France sur la scène internationale de l'intelligence artificielle générative. Toutefois, cette course à l'équipement génère des tensions croissantes sur le terrain.
Un an après un premier investissement significatif de 109 milliards d'euros dans le secteur de l'IA, la France a récemment ajouté 93 milliards d'euros supplémentaires, principalement pour la mise en place de data centers dans les Hauts-de-France. Ce nouvel élan, selon le gouvernement, pourrait aboutir à une demande électrique de 28,6 GW pour ces infrastructures, approchant ainsi la moitié de la puissance nucléaire actuelle du pays.
Lou Welgryn, coprésidente de l'association Data for Good, s'inquiète de cette course en avant. "Nous observons une absence de stratégie véritable," déclare-t-elle. "La France semble se contenter de reproduire le modèle américain, en négligeant des considérations fondamentales sur l'impact social et environnemental de ces sites." Selon des études de l'Agence de la transition écologique (Ademe), la consommation électrique des data centers pourrait quadrupler d'ici 2035 si les comportements numériques actuels persistent.
Ce développement s'accompagne d'un changement d'échelle salutaire pour le secteur de l'intelligence artificielle, offrant un soutien précieux aux besoins en stockage de données. Néanmoins, l'accueil réservé à ces projets n'est pas uniformément positif. Dans certaines régions, le collectif marseillais "Le nuage était sous nos pieds" rapporte que près d'une trentaine de groupes d'opposants se mobilisent contre ces installations.
À Aux Pennes-Mirabeau, près de Marseille, le groupe japonais Telehouse projette d'établir un data center d'une capacité de 70MW, suscitant des inquiétudes chez des habitants comme Philippe Chabeaudy. "La décision d'implanter un tel centre à proximité d'une pinède est incompréhensible. Pour refroidir les serveurs, il rejettera l'équivalent de 70 000 chauffages électriques, et cela pourrait augmenter le risque d'incendies," s'inquiète-t-il.
Historiquement concentrés en Île-de-France et dans le Nord, ces projets d'infrastructure s'étendent désormais à des zones rurales. "L'augmentation des data centers alimentés par l'IA ne nécessite plus de proximité avec les grandes métropoles," explique Cécile Diguet, urbaniste. "Nous assistons à une multiplication des projets de plusieurs centaines de mégawatts sur des hectares souvent situés à la campagne, contrecarrant les stratégies locales de réduction des émissions de carbone." Bien que l'électricité française soit majoritairement décarbonée, ces installations reposent sur des groupes électrogènes alimentés au gazole, connus pour leur impact environnemental néfaste.
En Indre, le maire Gil Avérous, sympathisant de droite, voit d'un bon œil l'implantation potentielle d'un data center détenu par Google. "Les données doivent être stockées quelque part. C'est une opportunité de renforcer notre réseau électrique et d'attirer d'autres industries," défend-il. Un investissement de 300 millions d'euros pour RTE vise à construire 90 kilomètres de lignes de haute tension afin de soutenir cette initiative.
Cependant, des voix s'élèvent contre ce projet. Jérémie Godet, élu écologiste, met en avant le manque de compatibilité avec les principes de transition écologique de ce centre de 195 hectares. "La puissance nécessaire pour ce site excédera la consommation électrique annuelle de notre département," souligne-t-il, tout en critiquant l'arrivée de Google comme une contradiction à la volonté de souveraineté numérique.
Les procédures d'information sur ces projets semblent parfois trop tardives, ce qui alimente les contestations. À Wissous, trois associations luttent en justice contre ce qu'elles considèrent comme un détournement de la réglementation environnementale, à travers le "saucissonnage" d'un vaste data center. Maxime Colin, de France Nature Environnement Île-de-France, dénonce une législation de plus en plus permissive, tandis que Michaël Reffay, de l'association France Datacenter, défend l'importance de ces infrastructures, moins contraignantes que d'autres industries et nécessaires pour la croissance d'EDF.
Pour Maxime Efoui-Hess, du Shift Project, les orientations actuelles sont inquiétantes : "On observe que les centres de données sont priorisés au détriment d'autres usages électriques, comme ceux liés à la mobilité électrique, futurs enjeux cruciaux pour notre société." Ce débat met en exergue les dilemmes auxquels la France est confrontée alors qu'elle s'efforce de trouver un équilibre entre innovation numérique et respect de l'environnement.







