Avant de se défier dans l'arène, les lutteurs sénégalais glorifiaient leurs ancêtres et leurs exploits par le bàkk, une forme d'expression poétique qui illustre les couleurs de leur héritage culturel, comme l’a souligné Le Soleil.
Dans un passé proche, la voix d'un lutteur résonnait avant le moindre coup. Grâce au bàkk, il construisait sa légende et se démarquait sur le ring. Chaque mot prononcé était comme un coup porté, et chaque phrase, une arme invisible qui déstabilisait l'adversaire avant même le combat.
Face à un public enthousiaste, le lutteur, vêtu de son pagne traditionnel, élevait sa voix sous l’accompagnement rythmique d’un griot, rendant hommage à sa force et son histoire. Ce moment était une véritable œuvre poétique, où le lutteur devenait guerrier, poète et narrateur de sa propre épopée.
une expression de domination symbolique
Le terme bàkku, qui signifie littéralement "se glorifier soi-même", révèle l'ambition derrière ces chants. Il ne s'agit pas simplement de se vanter. À travers des mots soigneusement choisis, le lutteur affirmait sa légitimité et son autorité. Une fois bien préconisée, son présence captivait le public tout autant que le combat à venir.
Alors que le griot établissait le rythme avec son tambour, le lutteur révélait l’étendue de sa grandeur, et le bàkku devenait ainsi une plateforme pour galvaniser les supporters et impressionner l'opposition. Dans ces moments, les lutteurs revendiquaient leur place dans l'imaginaire collectif.
Par exemple, l'emblématique Abdourahmane Ndiaye, connu sous le nom de Falang, témoignait de sa force à travers ses vers : “Ñaari kuuy bu ñu fenxoo ci mbalka naan fa du yomb...” Des métaphores guerrières qui évoquent la bravoure et l'inéluctabilité du lutteur.
D'autres personnalités comme Mame Gorgui Ndiaye ont également fait entendre leur voix, énumérant avec fierté leurs victoires : “Ma ne lim du wër ub réew...” Ces récits s'unissent pour embrasser une rhétorique qui va au-delà du simple combat, alliant force de la parole et mémoire vivante.
de la tradition au spectacle
Avec le temps et la commercialisation de cet art, les chants bàkku s'évoluent. Aujourd'hui, la lutte sénégalaise s’est transformée en un spectacle de divertissement, où la chorégraphie semble parfois prendre le pas sur le verbe poétique. Le défi maintenant est de maintenir cet équilibre, comme le révélait Mame Gorgui : “Bàkku wax la ak fecc.”
Cet écart entre les lutteurs d'antan et ceux d'aujourd'hui soulève des interrogations. Est-ce que la lutte, avec son héritage poétique, reste fidèle à ses racines alors que son essence se mélange avec le négoce ?
la voix des gardiens de la tradition
Malgré les évolutions contemporaines, certains lutteurs s'engagent à préserver cette culture. Des figures comme Lassana Cissé ou Tapha Gueye 2 travaillent sans relâche pour maintenir vivant cet art ancestral. Dans un monde où la tradition s’effrite, ces passionnés rappellent que la lutte sénégalaise est bien plus qu'un sport : c'est un patrimoine vivant.
Car au fond, dans l'imaginaire collectif sénégalais, un grand lutteur n’est pas seulement mesuré par la force brute, mais également par la puissance de sa voix. Et tant que les tambours vibreront au cœur de l’arène, l’héritage des bàkku résonnera, rappelant cette vérité fondamentale : avant de renverser l’adversaire, le lutteur a déjà dominé avec ses mots.







