Pendant près de cinquante ans, la gauche a incarné non seulement une force politique majeure, mais a également instauré un climat moral, une vision du temps et une conception du bien et du mal qui semblaient indiscutables.
Appartenir à la gauche n'était pas simplement un choix, c'était se rallier à un mouvement d'émancipation humaine. On pouvait critiquer un programme ou une réforme, mais l'idée que l'avenir parlait le langage de la gauche était profondément ancrée.
Une atmosphère dominée par des idées de gauche
Dans ce contexte, la droite semblait condamnée à défendre un passé qui, selon les démocraties libérales, se devait de disparaître. Universités, médias, institutions culturelles et milieux artistiques partageaient unanimement cette vision, la rendant presque invisible, au point qu'elle devenait l'air que nous respirions.
Il existait ainsi une véritable mode de gauche. Ce terme ne désigne pas une tendance passagère, mais plutôt un pouvoir singulier par lequel une vision du monde était perçue comme évidente, à tel point que ses postulats fondamentalement établis s'effaçaient. Les sociétés démocratiques, croyant raisonner de manière rationnelle, oubliaient souvent qu'elles obéissaient à des atmosphères intellectuelles et des sensibilités collectives qui ne se manifestaient que lorsque ces dynamiques commençaient à faiblir.
Les valeurs de la gauche représentaient une forme de respectabilité qui dispensait ses partisans de justifier leur légitimité, tant elles étaient perçues comme intrinsèquement liées au progrès.
Un tournant palpable
Aucune hégémonie culturelle n'est éternelle. Les doctrines les plus solides ne succombent pas toujours face à leurs adversaires ; elles vacillent lorsque le monde physique cesse de leur accorder sa confiance. Les discours qui simplifient la réalité s'effondrent lorsque la vie quotidienne contredit les récits qu'ils prétendent expliquer. Ce phénomène engendre une fatigue, une méfiance et finalement un renversement des valeurs. Ce n'est pas seulement que les idées s'éteignent, mais aussi la confiance placée en elles s'effrite.
Cette réalité semble bien se manifester actuellement. L'Occident est entré dans une phase inattendue, avec la résurgence de conflits en Europe, le terrorisme, les migrations massives, la fragmentation culturelle, et un affaiblissement des institutions chargées de préserver une mémoire collective. Des concepts naguère considérés comme sacrés, tels que les frontières, la souveraineté et l'identité, reviennent dans le débat public car ils correspondent à des expériences vécues que plus aucun discours ne peut balayer.
Une redéfinition des priorités
Ces bouleversements entraînent un changement radical des priorités sociétales. Bien que les aspirations pour une justice sociale subsistent, il est clair que sans un monde commun propice, la solidarité ne pourra fleurir. Avant d'évoquer la redistribution des richesses ou d'élargir les droits, il est crucial de préserver les institutions garantissant ces concepts. La liberté ne peut exister sans un socle solide d'institutions et de valeurs.
Ainsi, la gauche pourrait ne pas être totalement rejetée, mais elle n'est plus en phase avec l'époque actuelle. Son influence reste forte dans les cercles de légitimation culturelle, mais elle peine à répondre aux préoccupations pratiques croissantes des citoyens européens. Paradoxalement, des thématiques qui étaient données pour perdues retrouvent une vigueur remarquable car elles traduisent des ressentis souvent négligés par le récit dominant.
Le conservatisme en question
Marcel Gauchet pourrait avancer que nous ne sommes pas face à une victoire de la droite, mais plutôt à l'épuisement d'un cycle historique. Autrefois, la gauche prédominait alors que les démocraties se débattaient pour affranchir les individus des anciennes hiérarchies. La société d'aujourd'hui questionne moins l'émancipation que sa continuité. Une démocratie incapable de transmettre sa culture ou d'assurer sa sécurité découvre que la liberté n'est qu'un mot flottant au-dessus des décombres. La crainte actuelle d'une droitisation n'est peut-être qu'un réveil douloureux d'une société pris conscience qu'elle vit au sein de civilisations, où la liberté n'est jamais isolée des structures qui la protègent.
En somme, ce n'est pas tant la droite qui triomphe que l'illusion d'un progrès linéaire qui s'effondre, laissant place à une réalité empreinte de tragédie. La quête de sens et de protection est devenue essentielle dans un monde où les défis sont de plus en plus pressants.







