La Cour suprême de Moscou a prononcé une décision marquante ce jeudi, désignant l'ONG russe Memorial comme "organisation extrémiste". Déjà dissoute en 2021, cette décision pourrait ouvrir la voie à des poursuites contre quiconque entretenait un lien avec l'ONG.
Le tribunal a affirmé que les actions de Memorial revêtaient un "caractère nettement antirusse", selon un communiqué de la cour. C'est un coup dur pour cette entité qui a longtemps défendu les droits humains.
Le Centre pour la protection des droits humains Memorial a réagi en qualifiant cette décision d'"illégale" et d'une atteinte aux libertés à l'intérieur de la société civile en Russie. Natalia Sekretarieva, juriste au sein de l'organisation, a confié à l'AFP que cet arrêt renforçait la "peur" de ceux qui soutiennent Memorial.
Cette peur se justifie, car ceux ayant pris part aux événements de Memorial, comme la cérémonie annuelle du "Retour des Noms" pour honorer les victimes des répressions soviétiques, risquent maintenant d'être accusés de "complicité" d'extrémisme, potentiellement avec des conséquences juridiques sévères.
Sekretarieva souligne que la mention d'un "mouvement civique international Memorial" est floue, ce qui permet aux autorités de cibler toute entité liée à l'organisation sans cadre légal clair. Une situation que certains qualifient de "kafkaïenne".
Rappelons que ce n'est pas la première fois que des groupes sont stigmatisés de la sorte en Russie. En 2024, le gouvernement a reconnu comme "extrémiste" un prétendu "mouvement international LGBT", n’existant pas réellement, rendant possibles des poursuites contre toute personne soutenant les droits LGBT.
Memorial, fondée en 1989 avec des figures emblématiques comme Andreï Sakharov, a œuvré pour la mémoire des millions de victimes des répressions soviétiques et a mené des enquêtes sur les violations des droits humains en contexte russe tumultueux, notamment dans les années 1990, en Tchétchénie et en Syrie.
L'engagement de ses membres a parfois été tragique : Natalia Estemirova, responsable en Tchétchénie, a été tuée en 2009. Iouri Dmitriev, un historien, a été condamné à quinze ans de prison en 2021, une décision perçue comme une tentative de l'impunité de l'État.
En 2021, la justice avait déjà ordonné la dissolution de Memorial au prétexte d'une prétendue infraction à la loi sur les "agents de l'étranger". Le procureur avait accusé l'organisation de contribuer à une vision négative de l'URSS.
Sous le régime de Vladimir Poutine, les victimes des répressions soviétiques sont souvent ignorées ou blanchies. Le Kremlin a dépeint Staline comme un héros, notamment dans le cadre de la lutte contre le nazisme, un discours renforcé depuis l'invasion de l'Ukraine.
Memorial, bien qu'ayant reçu le prix Nobel de la paix en 2022, continue à faire face à des pressions croissantes. Son réseau de groupes persistants en Russie connaît des difficultés, alors que ses membres, pour beaucoup en exil, poursuivent leur combat de mémoire.
Natalia Sekretarieva évoque une société civile toujours présente mais sévèrement réprimée, notamment pour ses liens avec l’extérieur, devenu un crime dans le climat actuel.







