Le phénomène observé est sans précédent. En 2023, seulement 12 885 titres de séjour ont été délivrés pour regroupement familial, représentant à peine 5 % des premiers titres de séjour d'un an ou plus, une chute significative par rapport aux 11 % enregistrés en 2000. Selon une étude récente publiée par l'Institut national d'études démographiques (Ined), nous sommes maintenant à cinquante ans après l'instauration officielle du regroupement familial, un dispositif qui visait initialement à offrir aux étrangers vivant légalement en France la possibilité de faire venir leur conjointe et leurs enfants mineurs.
Cette tendance à la baisse va de pair avec un durcissement des conditions d'application. Julia Descamps, chercheuse à l'Ined, décrit une évolution claire : « Au fil des décennies, le cadre légal est devenu plus restrictif », souligne-t-elle. Depuis 1993, les demandeurs doivent disposer d'un revenu correspondant au salaire minimum, excluant les aides familiales dans le calcul. Des conditions de logement strictes ont également été ajoutées, avec un accent particulier sur la salubrité et la superficie, des critères difficilement atteignables dans des zones comme l'Ile-de-France, où la crise du logement rend l'accès à un logement satisfaisant encore plus complexe.
D'autres alternatives de migration ont vu le jour. Dans les années 2010, des voies d'entrée ciblées sur les travailleurs qualifiés ont été adoptées, rendant le dispositif de regroupement familial moins central. Parallèlement, l'élargissement de l'Union européenne a exclu certaines populations des pays d'Europe de l'Est. Au fur et à mesure, l'augmentation des titres de séjour pour des motifs économiques ou humanitaires a également contribué à la diminution du nombre de demandes de regroupement familial.
En outre, les transformations sociologiques, notamment en matière de structure familiale, compliquent les choses. « Les profils des migrants actuels sont plus jeunes, plus éduqués et souvent célibataires à leur arrivée en France », note Julie Descamps. En effet, en 2023, 60 % des demandeurs de regroupement familial étaient célibataires et avaient souvent déjà constitué leur famille une fois sur le sol français, un changement significatif par rapport aux générations précédentes.
Ces facteurs combinés soulignent non seulement l'évolution des politiques migratoires en France, mais aussi un phénomène culturel plus large concernant la conception de la famille et des relations internationales.







