À l'approche des élections municipales, le livre "Inventaire des peurs françaises", publié chez Odile Jacob, met en lumière l'état psychologique de la nation. Écrit par les politologues Anne Muxel et Pascal Perrineau, cet ouvrage s'appuie sur deux enquêtes approfondies menées par le CEVIPOF auprès de plus de 3000 participants en 2023 et 2024. Leur but était d'établir un panorama des craintes qui habitent les Français, des plus personnelles aux plus sociétales. Les résultats démontrent une société profondément marquée par l'anxiété, avec plus de 40 % des Français affirmant ressentir fréquemment de la peur au quotidien.
Les préoccupations existentialistes dominent en tête des inquiétudes individuelles. La maladie est citée par 52,8 % des sondés, suivie par la perte d'un être cher (49,2 %) et la pauvreté (25,4 %). D'autres craintes incluent la mort (22,4 %), l'agression (21,5 %) et le handicap (18,9 %). Ces angoisses personnelles coexistent avec des peurs plus ancestrales, telles que la peur du noir et des éléments naturels, touchant 71,6 % de la population française.
L’intérêt principal de l’ouvrage réside dans l’exploration des craintes collectives, notamment le réchauffement climatique, reconnu par 32,2 % des individus, et l’immigration, qui préoccupe 29,9 % des répondants. Des inquiétudes telles que l’insécurité, la guerre, et le déclin démocratique viennent également renforcer le tableau de l’anxiété collective.
Quatre grands profils d’électeurs
Les auteurs soulignent que ces peurs ne se limitent pas à une ambiance émotionnelle, mais influencent véritablement les comportements électoraux. Une analyse des données révèle deux axes prédominants: les inquiétudes politiques et l'opposition entre peurs personnelles et collectives. Quatre profils d’électeurs sont ainsi identifiés : les "conservateurs craintifs" (environ 26 %), préoccupés par l'immigration et la tradition ; les "insécures culturels" (~26 %), à l'affût des violences et des incertitudes sociales ; les "démocrates inquiets" (40 %), préoccupés par le recul de la démocratie ; et enfin, les "sans peur" (8 %), généralement apolitiques.
Ces configurations émotionnelles orientent clairement les choix politiques. Les craintes liées à l’insécurité et à l’immigration contribuent au vote en faveur du Rassemblement national dans les petites et moyennes villes, où le sentiment d'abandon est prononcé. À l'opposé, les préoccupations concernant le climat et les menaces contre la démocratie favorisent le vote en faveur des partis de gauche, écologiques ou libéraux-démocrates.
Ces dynamiques ne peuvent cependant être réduites à une simple lecture des préférences électorales. Dans un climat où près de 80 % des Français déclarent ne pas faire confiance à leurs dirigeants, l’anxiété nourrit également l’abstention en augmentant la demande d’autorité. La peur peut alors mener à la quête d'un refuge politique ou, au contraire, à l'éloignement des urnes.
Le tableau anxieux dressé par ce livre doit être mis en perspective avec une tendance observable : les Français figurent parmi les citoyens les plus pessimistes d'Europe, particulièrement inquiets face à des menaces économiques et internationales. Dans le contexte d'un scrutin local crucial, abordant des thèmes fondamentaux tels que la sécurité et les services publics, cet "inventaire des peurs" se présente comme une clé essentielle pour comprendre les tensions politiques actuelles. Dans une démocratie marquée par la méfiance, saisir les peurs devient crucial pour déchiffrer le vote.







