«Arrête de bouder Ibrahim, tes frites vont refroidir.» Un étudiant proteste alors qu’il prend enfin une bouchée de son wrap, révélant sa frustration : «Je ne voulais pas aller au Chicken Street, c’est la troisième fois cette semaine qu’on mange gras!» Lorsque la conversation tourne, l’assemblée se retrouve silencieuse. À Evry-Courcouronnes, où ils étudient, trouver des alternatives plus saines que les plats à 1.500 calories semble un défi.
La ville, qui accueille une majorité d'étudiants et de populations précaires, est le parfait exemple des « marécages alimentaires », concept désignant des zones où la malbouffe inonde l'offre, rendant invisibles les choix sains. Selon les observations de l’expert en géographie de l'alimentation Simon Vonthron, Evry-Courcouronnes abrite environ 70% de fast-foods dans son paysage culinaire.
Quand la malbouffe inonde l'offre saine
La situation à Evry-Courcouronnes n’est pas unique. D’autres banlieues et quartiers prioritaires connaissent la même réalité d’une alimentation déséquilibrée. L’analyse de Capucine Frouin, chargée de mission Urbanisme et Santé chez Ekopolis, mentionne que l’accessibilité économique de ces établissements attire une population jeune, peu consciente des enjeux nutritionnels. «Les loyers bas et un public moins informé sur l’alimentation favorisent ces commerces», confie-t-elle.
Il est également souligné que les grandes surfaces regroupent des produits plus sains, mais ceux-ci restent souvent méconnus ou inaccessibles pour les populations locales. Simon Vonthron précise que l’offre riche en contenu calorique est vue comme plus accessible malgré la présence d'alternatives.
Malbouffe : un phénomène qui se renforce
À Evry, l’excès de créativité culinaire témoigne d’une culture alimentaire où l’abondance de fromage et de friture s’érige en compétition. Ibrahim, un étudiant, confie : «C’est presque un concours, qui peut faire le plat le plus gras?» Des options de restauration comme le 2.4.6 se vantent même de retenir le titre «du sandwich le plus chargé de l’Essonne».
Max, un autre membre du groupe, justifie leur choix avec pragmatisme en avançant que cela permet de faire des économies lors des repas suivants, tandis que Dylan évoque une approche de partage familial. “Je me blinde à midi, ça aide ma mère le soir,” dit-il.
Les tentatives de changement le long du chemin
Un des propriétaires de kebab a tenté d'introduire une option plus saine, mais les doutes des consommateurs sur la clientèle ont rendu l’initiative infructueuse, illustrant comment la perception d'un plat influence ses chances de succès. «Nous avons proposé une box salade, mais personne ne s'y intéressait», relate le restaurateur. Les jeunes clients plaisantent : «Chef, fais-nous un kebab, pas de la laitue!»
Ces dynamiques mettent en lumière une réalité culturelle : même si l’aspiration à une alimentation plus saine est présente, des croyances tenaces subsistent. Par exemple, l’idée que les fruits non-bios sont dangereux, comme l’explique Vonthron.
Une économie paradoxale
Bien que les marécages alimentaires engendrent des problèmes de santé, ils favorisent également l’emploi local. «Cela permet de générer des emplois pour ceux qui n'ont pas accès à l’emploi traditionnel», explique Vonthron. Les municipalités peinent à contrer cette tendance. Comme l’a observé Capucine Frouin, les plans d’urbanisme ne peuvent pas interdire une forme de commerce, mais se contentent de favoriser d’autres alternatives.
Une récente tentative du maire de Fère-en-Tardenois de restreindre les fast-foods proches des écoles a été annulée par la préfecture, se basant sur la liberté du commerce. Ainsi, les marécages alimentaires semblent destinés à perdurer. À Evry, Ibrahim conclut : «Si on retourne à Chicken Street plus d'une fois la semaine prochaine, j’arrête de traîner avec vous.»







