« Nous sommes face à une municipalité qui barricade un point de vente, c’est du jamais vu ! » s'indignent les dirigeants de Master Poulet, cette chaîne de rôtisserie halal qui fait actuellement les gros titres. Le maire, Karim Bouamrane, outrepasse-t-il ses prérogatives ? C'est ce que remet en question l'analyse de l'expert en politiques publiques, Céline Pina.
Cette confrontation entre Bouamrane et Master Poulet révèle un phénomène inquiétant : la dérive féodale de nos élus. Ces derniers semblent parfois oublier qu'ils doivent incarner la loi et respecter le cadre légal. Dans un contexte où les libertés publiques se retrouvent sous pression, la question se pose avec acuité.
Pour rappeler les faits : Master Poulet avait prévu d'ouvrir un restaurant près de la station de métro Mairie de Saint-Ouen au début d'avril. Trois jours après l'inauguration, la mairie ordonne la fermeture de l'établissement, affirmant que l'enseigne a ouvert sans autorisation. Le maire, déterminé, fait installer des blocages en béton devant le fast-food, avant de devoir les retirer suite à un jugement défavorable. Par la suite, il a placé des pots de fleurs géants dans le même but, déplaçant le problème mais n’éradiquant pas le conflit.
La position du maire est légalement contestable, car l'avis défavorable d'un maire ne possède aucune valeur contraignante si le commerce respecte les règles d'urbanisme, de sécurité et d'hygiène. Assimiler la municipalité à un seigneur de guerre, choisissant qui peut s'établir sur son territoire, est une fusion dangereuse des rôles que le maire est censé jouer. L'avocate spécialisée en droit administratif, Maître Isabelle Roche, note que « les élus doivent être les garants des lois, et non les dictateurs de leur application ».
La loi face aux volontés personnelles
Karim Bouamrane semble inverser les rôles, mobilisant son pouvoir pour imposer ses préférences. Il est ironique de noter que plusieurs autres enseignes de fast-food opèrent sans entrave à Saint-Ouen, tandis que Master Poulet devient la cible principale de son ire. Le maire tente de camoufler ces abus sous le prisme d'une lutte morale contre la malbouffe, mais son discours se heurte à la réalité du marché. Lors d'une vidéo TikTok, il déclare : « Master Poulet s’est installé à Saint-Ouen contre la volonté de la municipalité », posant ainsi un cadre faussement légal pour justifier ses actions.
Cette rhétorique manipulatrice, selon certains observateurs, vise à légitimer des mesures qui ont été contestées par les instances judiciaires. Dans un contexte plus dramatique, l'entourage du maire a déclaré au Parisien : « Ce genre d’enseigne va à l’encontre de notre projet de commerce de qualité. La malbouffe n’a pas sa place à Saint-Ouen. » Il devient dès lors clair que ce qui est légal est redéfini comme une menace à l’agenda politique du maire, donnant lieu à une confusion alarmante entre intérêts publics et volontés privées.
Ce conflit, maintenant illustré par des banderoles, devient pour Bouamrane un moyen de mise en scène personnelle. Alors que Master Poulet affiche « N’en déplaise à Karim, nous sommes ouverts » en réponse, le maire riposte avec humour : « Bien joué, rendez-vous au prochain épisode ». Leurs échanges prennent la forme d'un feuilleton où la loi est progressivement marginalisée, et où l’arbitraire du maire prend le devant de la scène.
À travers cette série de rebondissements, Karim Bouamrane semble transformer ses abus en une forme de spectacle, espérant renforcer ainsi sa légitimité par l'opinion publique. Toutefois, cette approche soulève de sérieuses interrogations sur les implications éthiques : une telle manipulation du pouvoir pourrait-elle conduire à un risque de corruption? Un rapport du Service central de Prévention de la Corruption évoque déjà ces problématiques, soulignant que la fusion des missions publiques avec des intérêts personnels ouvre la porte aux abus systématiques.
En conclusion, la situation à Saint-Ouen rappelle une leçon incontournable : confondre la loi avec la volonté personnelle d'un élu constitue non seulement un abus de pouvoir, mais une menace potentielle pour la démocratie même. La libre administration des collectivités ne saurait s'accompagner d'un droit arbitraire de définir quelles activités commerciales légitimes peuvent exercer sur un territoire. Ainsi, en agissant de la sorte, le maire transforme Saint-Ouen en un domaine personnel, et c'est là le véritable point de danger pour nos institutions.







